Le pain du désir
« Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme ». Il vivra aussi de la parole qui dit « ce n’est pas de pain seul… » Et pour vivre aujourd’hui de cette parole, écartons d’abord un triste souvenir qui pourrait nous empêcher de l’entendre. Notre conscience désormais planétaire a son enfer dans le spectacle désolant des miséreux de la faim. De crise économique en guerre, de sécheresse en tremblement de terre, ils viennent hanter régulièrement nos médias. Comment se dire alors sans honte, pensant à eux, que « ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme » ? Mais Jésus ne dit pas : « l’homme ne vit pas de pain », il dit « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Et l’homme miséreux n’est-il pas lui aussi dans l’attente, avec le pain, d’autre chose, attente de parole, de respect, d’amitié ? Que signifie donner du pain, si c’est sans amitié ? Cela ne sert à rien ! Et « ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme » n’est justement pas prononcé par Jésus aux noces de Cana. Il s’agissait alors de changer l’eau en vin pour offrir le meilleur aux convives. Celui qui dit ici « ce n’est pas… » est un homme qui a faim. Sa parole naît du manque, elle naît aussi du refus de celui que l’évangile appelle « le diable ».
Le diable ! Il attend Jésus au désert. Si son nom nous semble revenu d’un autre âge, traduisons-le par « la voix de nos tentations » ou, plus gravement, « le rassemblement des forces de corruption contre la générosité, la joie et la pureté en nos vies ». On dit souvent que le diable...
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Le pain du désir (2)
... se cache dans le détail. Mais le diable n’est pas un détail de ce récit évangélique. Car si Jésus va au désert, c’est poussé par l’Esprit saint. Et l’Esprit saint l’envoie au désert, pour qu’il y rencontre le diable, qui va le tenter. Cette page d’évangile met ainsi en lumière pour nous une idée forte de la vie avec Jésus, qu’on appelle le « combat spirituel ». L’Esprit saint en nous est ce qui veut combattre. Non pas combattre les autres, mais combattre cette ombre du mal qui enténèbre nos vies, en y tuant la joie. La tentation n’est donc pas le contraire de l’Esprit saint. L’Esprit veut rencontrer les tentations et les combattre. Il sait que de ce combat, il sortira plus fort. Il s’augmentera en nous.
Jésus est tenté, mais de quelles tentations ? Dans ce petit passage de l’évangile de Luc, une seule tentation se présente, la tentation du miracle : « Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne du pain. » Or nous ne voyons jamais Jésus dans les évangiles faire de miracles pour lui. Il a guéri des lépreux, fait parler des muets, multiplier les pains pour nourrir une foule. La tentation de Jésus, ce serait donc d’être fils de Dieu tout seul, sans frères. Et si l’évangile nous présente cette tentation, c’est bien qu’elle n’est pas réservée à Jésus. Nous, nous ne pouvons pas faire des miracles comme Jésus, mais nous pouvons aussi vivre pour nous seuls, c’est-à-dire sans Dieu, ou bien, ce qui revient au même, avec un petit dieu à nous, soleil de notre prospérité et de celle de nos proches. La Bible appelle ça...
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Le pain du désir (3)
... une idole. Le diable fait miroiter à Jésus, comme à nous, le mensonge d’une vie sans Dieu, sans attente de Dieu, sans désir pour Lui.
L’homme a besoin de pain pour vivre, mais ce pain ne pourra jamais combler son plus grand désir de vie. Souvenons-nous ici des Hébreux dans le désert, au Livre des Nombres, chapitre 11. Après leur sortie d’Égypte leur est donné, au jour le jour, la manne, cette sorte de givre comestible qu’ils ramassaient le soir. Elle leur était tout à la fois un moyen de subsistance et le signe de la présence attentive de Dieu à leurs côtés. Mais ils l’ont trouvé fade et se sont mis à regretter les oignons, les concombres, l’ail, les laitues, le poisson, qu’ils mangeaient en Égypte ! Et voilà le pain du désir effacé par le pain du besoin.
« Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme ». Cette parole nous est donnée pour que nous en vivions en ce temps de Carême. Nous retirer un peu en solitude dans le désert de nos villes pour y combattre nos tentations, pour vivre aujourd’hui du pain du désir de Dieu, pour le reconnaître comme notre Père dans un « nous » fraternel… L’évangile des tentations de Jésus nous fait entrer ainsi de plain-pied avec cette prière que les chrétiens ont toujours considérée comme la prière par excellence, car elle fut la prière de Jésus, c’est le Notre Père. Pour cette première semaine de Carême, mettons-nous à l’écoute du Notre Père.
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